Culture

Expression libre façon el Teatro

Par: Aziz MADEINMEDINA  

CULTURE Demandez à un chauffeur de taxi la direction dʼEl Teatro et il vous conduira au grand théâtre municipal de lʼavenue Habib Bourguiba. Il faut le savoir, El Teatro prononcé à l'italienne est installé dans les murs de lʼhôtel El Mechtel au centre de Tunis et nʼa rien à voir avec un théâtre de ville classique. Cʼest avant tout, un espace de vie libre.

En poussant la porte dʼentrée, on comprend quʼEl Teatro est plus quʼun simple lieu de spectacles. Les affiches de concerts, dʼexpositions, de débats, et de pièces de théâtre, collés sur les murs en témoignent. Dans le hall on passe devant des peintures, des dessins, des installations dʼartistes qui nous conduisent à un petit comptoir de café. Des sons de musiques, des mots que lʼon ne saisit pas sʼéchappent dʼune porte. Répétitions ou cours de théâtre ? Sans nul doute, El Teatro est également un lieu de découverte, un espace de création, dʼart et de discussions.
En 1987 quand Taoufik Jebali lʼhomme de scène tunisien accompagné de Zeynab Farhat militante engagée, fondent El Teatro, il nʼexiste pas encore dʼespace privé dʼexpression artistique. Au fil des années il est devenu un lieu incontournable pour la vie intellectuelle et une référence dans le monde arabe. « Dès sa création cʼétait un espace libre et laïc » raconte Zeynab Ferhat. « Nous avons des envies, un objectif, nous travaillons sur des projets qui nous tiennent à coeur, cʼest toujours ce qui a primé ici » ajoute Taoufik Jebali. Avec son noeud papillon et son gilet de costume trois pièces, cet homme impose le respect. Il donne lʼimpression de venir dʼun autre temps et pourtant il est résolument contemporain. Entouré de ses élèves en art dramatique, il rit, sourit aux blagues dʼaprès révolution. A la question « avez vous subi des pressions sous Ben Ali » il répond que cʼétait un jeu. Un jeu qui a développé une réelle écriture artistique, « des tours de passe-passe, lʼutilisation de métaphores et de subtilités pour certaines scènes. On a fini par créer un langage et des codes entre nous et le public pour faire passer nos messages » raconte-t-il. Il était sans doute un des metteurs en scène le plus censuré du pays et régulièrement convoqué par la police. De ces détails, il ne se ventera pas. Pour lui, le non-dit fini par sortir dʼune façon ou dʼune autre, souvent dans la comédie. Des créations telles que Klem elil qui a récemment été reprise ou Questions de vie ont contribué à son succès, mais les rencontres, débats et concerts organisés ont marqué un engagement citoyen. Il a toujours accompagné et offert une tribune aux associations telle que lʼassociation tunisienne des femmes démocrates (ATFD) ou la ligue tunisienne des droits de lʼhomme.
Le couple Taoufik Jebali et Zeyneb Farhat a réussi à monter un lieu alternatif, riche en créations subversives, dérangeantes et contemporaines malgré les interdits et les pressions. Aujourdʼhui ils continuent à accueillir et à encourager les prises de paroles et de positions citoyennes pour une Tunisie plurielle et libre.

R.M.