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Le souffle de Sadika

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CREATION Sadika artiste, artisan a crée un lieu étonnant, un concept où le don, le partage, le mouvement font bon ménage. Sadika souffle le verre et invente une vie sans cesse en mouvement.

Comment peut on définir son métier ? Elle préfère dire qu’elle est en mouvement. «J’ai un problème avec l’espace. J’aime bouger, changer de lieu » dit-elle d’un air désolé. Souffleuse de verre, artiste, artisan, Sadika a tracé sa route comme on trace le croquis d’une oeuvre. Doucement, par étape, patiemment, ouverte à la découverte. 

Comment est-elle devenue souffleuse de verre ? d’ailleurs on dit souffleuse de verre ? « J’ai formé plusieurs jeunes femmes dans mes ateliers, en Tunisie aussi le métier se féminise mais c’est vrai que l’on dit forgeron, alors on dit souffleur ».  Cette femme à la chevelure épaisse a décidé de souffler le verre après avoir vu un film. « Je faisais de la céramique et quand j’ai vu ce film j’ai été immédiatement fasciné par ce travail, c’était magique pour moi qui aime le contact avec le feu. A ce moment, j’ai décidé que j’apprendrai à souffler le verre. Je ne me souviens que des images, et de l’émotion que j’ai ressenti ». Impulsive peut être, déterminée sans doute, Sadika vole pour Murano près de Venise en 1983 « j’ai eu la chance d’avoir été formé dans la capitale du verre soufflé mais il n’a pas été simple pour moi d’être accepté dans les ateliers, au milieu des hommes. La bas, tout le monde est nourri par cette tradition du verre soufflé, à la fin je trouvais que ça manquait d’air neuf ».  Après deux années d’apprentissage, elle revient à Tunis et passe un an à créer un atelier modeste à l’aide de matériel de récupération. « Quand j’ai soufflé la première boule de la taille d’une noix, j’étais heureuse et fière, je me suis dit, maintenant c’est bon, tu vas y arriver ». Après toutes ces années, elle reste passionnée par son métier mais continue son expérience artistique et le besoin de découverte ne faiblit pas. « Je me suis formé au travail de la pâte de verre avec laquelle je crée des sculptures. J’ai fini par ouvrir un espace d’art pour tous ». Expositions, conférences, ateliers et même cérémonies, l’espace Sadika est un lieu vivant. « C’est une énergie extraordinaire de voir ces oeuvres chaque jour, ça me stimule et m’enrichit ». Un espace d’art mais encore ? 

Sadika prend plaisir à toucher à tout. Elle vient de lancer des projets générateurs de revenu dans un village où le chômage et la pauvreté font rage. « Des femmes ont pris contact avec moi, elles étaient en grève, je ne pouvais pas régler leur situation, je ne pouvais pas leur donner d’argent mais je pouvais leur enseigner la culture du travail. On a établi une liste de compétences et on s’est rendu compte que la plupart était capable de réaliser quelque chose de leur main». Comme elle a réhabilité la technique du verre soufflé oubliée en Tunisie depuis le XIV ième siècle, elle réhabilite les métiers perdus « Je leur ai passé des commandes de tapis en pure laine que je vais utiliser pour l’espace ». 

Sadika ne s’en tient pas là, elle a lancé le mouvement « Femmes montrez vos muscles» pour que les femmes s’approprient le changement après la révolution, pour qu’elles sortent et se manifestent. Sadika apparait également sur une liste politique, nouvelle occupation qui l’amuse. « Je prends ça comme une performance artistique, ça me permet aussi de lancer des débats et d’ouvrir des dossiers gênants ». Sadika souffle sans cesse, des idées, des concepts, du verre. Elle semble portée par un vent de fraicheur et un mouvement créateur d’art et de lien social. 

 R.M.