Adrien Courapied, mémoire vivante d’Essaouira

témoignages
Nathalie PERTON
Editor Made in Essaouira
29 juillet 2014

Des noces d’Astrakan ! Alors que nous prenons rendez-vous avec lui le 22 Juillet afin de l’interviewer, Adrien nous annonce qu’il fête ce jour-là l’anniversaire de son arrivée dans le Royaume, il y a soixante quatre ans à Ceuta. Venu avec son épouse, Thérèse, pour sa lune de miel, il ne devait plus jamais en partir. Aujourd’hui veuf, Adrien fête avec sa tribu l’anniversaire de sa rencontre avec Mogador.

La tribu Courapied 

Si vous longez le front de mer à Essaouira et que vous progressez jusqu’à l’opposée de la médina, vous trouverez 84 Boulevard Mohammed V, une villa d’aspect contemporain. Elle accueille pourtant l’un des plus anciens résidants français à Essaouira. Si vous avez la chance et le bonheur d’y pénétrer, vous serez probablement accueillis, dans le salon aux murs tapissés de livres, par une tribu, une famille digne des grandes familles marocaines : il y a là Adrien trônant en patriarche doux et affable, cachant son caractère timide derrière ses lunettes, des sillons au coin des yeux : Adrien a vieilli avec deux bien aimées, son épouse Thérèse et sa ville, Mogador. L’une de ses filles, Joëlle qui est née et a grandi ici est à ses côtés, bienveillante et respectueuse ; aussi son gendre Patrick, sa petite fille Capucine au sourire espiègle sur l’accoudoir jouxtant son grand père et Jules, un autre des huit petits enfants à leur droite, tous sont regroupés autour d’Adrien, son histoire. Leur proximité physique est à la mesure de leur lien fort, leitmotiv constant, à leur grand père et à Essaouira, que toute la famille, souscrivant à la volonté d’Adrien et de cette Essaouira d’il y a plus d’un demi siècle, nomme Mogador.
Mais la tribu ce sont aussi tous ceux qui ne sont pas là mais dont le cœur demeure avec le grand père, et qui ont "Mogador dans les trippes", même en vivant à l’étranger : le fils Alain, architecte des Beaux Arts qui soumettait à sa hiérarchie un mémoire sur Mogador puis devenait architecte provincial à Essaouira en 79 ; la fille Maryvonne qui créait une société à Paris du nom de Mogador… Car c’est de cette ville-là dont il s’agit, une Essaouira si différente et si semblable à la fois. Les yeux d’Adrien pétillent et s’animent quand il la raconte et la fait vivre pour nous, elle est vive et chargée d’histoire. Essaouira marquée par l’empreinte des Courapied.

Du Gymkhana dans les ruelles de la médina à la Marche verte !

Il nous dessine le visage de la ville de l’époque : me décrit un front de mer sauvage et totalement dépeuplé, à l’époque excentré de la vie de la médina, seulement 25000 habitants concentrés sur la médina, le quartier industriel et le port ; l’hôpital alors rue Dârb Lâalouj, l’école française non loin du Murex, les ateliers des artisans de bois de thuya dans la rue des remparts, la rue de Bab Marrakech et ses dizaines de magasins de cyclistes… Une ville où les français sous le protectorat organisaient des compétitions de gymkhana en voiture dans les ruelles de la médina –la médina n’était alors pas piétonne- et allaient ensuite se rafraîchir au célèbre « Café de France ». Il évoque les fêtes sur la place Moulay Hassan (alors Place de France), les bals à l’acconage, les tournois de tennis sur le magnifique terrain de tennis sur la place proche du Bastion Bab Marrakech. Mais ce sont aussi les souvenirs de ces enfants et de ces générations successives ; des journées de plage sur celle aujourd’hui inaccessible nommée plage de Safi, des nuits en mer (avec des hauts le coeur du fait des odeurs mêlées de fioul, de thé à la menthe et de sardine) sur les bateaux… Et des moments historiques comme la visite du roi Mohammed V à l’hôtel des îles, l’Indépendance vécue sereinement à Mogador ;  l’émulation patriotique de la marche verte (à laquelle Joëlle voulait tant participer) : elle nous raconte la réquisition des véhicules, une foule silencieuse pacifiste et patriote marchant, le Coran à la main, qu’elle regardait admirative. Ou encore le deuil national et de la ville de Mogador, plus déserte qu’à l’heure du ftour au décès de son roi Hassan II. Tous ces évènements fondateurs de l’histoire marocaine sont intrinsèquement liés à l'histoire-même de la famille Courapied : la naissance d'un enfant, les voyages...

Le rayonnement et l’influence de la famille Courapied sur l’histoire et l’essor d’Essaouira : la conserverie et la culture.

Au-delà des multiples histoires et anecdotes historiques, véritable trésor dont sont porteurs Adrien et sa famille, la famille Courapied revêt un éclat, un prestige particulier à Essaouira. Evoquer leur nom et encore mieux, dire que l’on vient de cette lignée constitue encore aujourd’hui un véritable Sésame. Joëlle en fait l’expérience, la veille de notre venue alors qu’elle se trouve en ville chez un tailleur et que trois hommes d’une quarantaine d’années la reconnaissent et rendent hommage à son père. Car la famille Courapied a d’abord été une entreprise pendant trente ans, trois usines de conserverie de poisson, la « Souirah » employant 500 personnes et travaillant avec de nombreux pays à l’export, l’apport d’un savoir-faire et de compétences fondamentales pour le développement de la ville. C’était de vrais équipages engagés pour la pêche à la sardine, aux maquereaux, au thon, qui n’a plus lieu aujourd’hui. C’était l’époque industrielle d’Essaouira, celle des tanneries de la famille Pahaut, celle d’un essor international de la ville.
Mais l’éclat et l’influence de la famille Courapied ce fût également
 le développement de multiples activités culturelles, intellectuelles et caritatives mené par son épouse, Thérèse, femme magnifique et charismatique et leurs efforts communs pour la vie sociale et associative. Lorsqu’Adrien et sa femme arrivent en 1950 ; Thérèse prépare HEC, qu’elle ne finira jamais. En effet, ils visitent alors l’usine de ses beaux parents, armateurs bretons. L’usine ne " tourne pas comme il faut " et ils décident de "retrousser leurs manches". Ils ne quitteront plus Mogador, développèrent cette industrie à l’aide de personnages qui ne les quitteront jamais comme Brahim Lacheb, son bras droit et ami et Zorah Edibi, sa secrétaire dévouée. Ces usines de conserverie de poisson ce sont aussi des centaines de souiris concernés, des familles entières qui travaillèrent et participèrent à l’expansion de Mogador jusqu’à la marocanisation en 1974 et la fermeture de l’usine moins de vingt ans plus tard. Ce fut également la volonté de développer culturellement Essaouira, d’y faire venir des artistes, des intellectuels par le biais de projections cinématographiques, de conférences et la présidence qu’ils ont tenu à la tête de l’Alliance Française pendant des années mais aussi des événements que Thérèse organisait. Parmi les intellectuels on peut citer les frères Tharaud, Madeleine Hours (alors conservatrice au Musée du Louvre) et tant d’autres. Ce fut aussi leur implication dans la Croix Rouge et des associations locales comme l’équipe de Basket d’Essaouira, dont les vétérans se souviennent et créèrent un tournoi en son honneur. Si ce prestige est toujours palpable et si Adrien en est humblement fier, il est associé à une certaine nostalgie, cela représente l’époque où selon lui, Essaouira était dotée d’une industrie, ce qui n’est plus guère le cas aujourd’hui, c’était l’époque surtout où sa femme et lui étaient indissociables. Car si le deuil de Thérèse, épouse et mère, co-fondatrice de cette grande famille les a laissés orphelins, les familles souiris aussi se souvinrent de cette femme singulière qu’était Mme Courapied et vinrent en masse à ses obsèques lui rendre hommage.

Une nostalgie en phase avec l’actualité : des espoirs et un livre.

Si la première cause de nostalgie évidente et profonde d’Adrien est l’absence de sa moitié, son épouse, ce qui annihile son désir de sortir : Adrien ne s’est pas rendu en médina depuis dix ans ! Il a néanmoins son petit pèlerinage, au port, dont il ne peut se passer et où il croise souvent Brahim, son ami de toujours. Amoureux inconditionnel de la pêche sous toutes ces formes et des îles purpuraires, cet entretien est jalonné de récits de pêche ou liés au port et à son histoire. Il nous précise par exemple que le garum, équivalent du nuoc mâm - sauce obtenue suite à la fermentation de poissons, principal condiment de la Rome antique - était conçu dans des cuves toujours présentes sur l’île Mogador. Il nous révèle d’ailleurs la rédaction d’un ouvrage en cours sur l’histoire de la pêche, de l’époque Phénicienne à nos jours avec son ami et confrère Philippe Imhoos, conserveur au Maroc lui aussi. Toutefois la seconde raison de la mélancolique d’Adrien c’est le visage changé d’Essaouira en ce sens que la médina n’est plus aussi intimiste qu’elle l’était mais surtout parce que la ville jouissait d’un climat harmonieux qui aurait bien pu servir d’exemple en ces temps de tourmente et de conflits. En effet la population de Mogador dans les premières années de son emménagement ce sont quelques 25000 âmes réparties en trois communautés : juives, musulmanes et chrétiennes et c’est la sérénité de cette cohabitation qui revient plusieurs fois en filigrane de son récit. La douceur de vivre dans le respect et la différence. Et en Adrien ce grand homme (pas si grand de taille), en celui qui a vécu plus d’un demi siècle de l’histoire du Maroc et de Mogador et dont le souhait le plus cher est de finir ses jours ici et que sa famille demeure toujours liée à cette maison, cette ville ; en lui détenteur de cette histoire et de sa sagesse, résonne la magie et le mystère de notre ville et ce qu’elle porte en elle depuis toujours : un message de paix. Message réitéré maintes fois lors de nos festivals, par la présence et les mots de Mr Azoulay qu’Adrien a connu tout jeune ; la quiétude et la paix. De par ses souvenirs renait l’espoir aujourd’hui abîmé, maltraité, dévasté d’une harmonie entre juifs, musulmans et chrétiens réunis. Nous quittons  Adrien  bien entouré, il attend son fils Alain. Il nous confesse que le souhait de son fils est de finir sa vie ici, comme son père, dans cette maison face à l’océan, si immuable, si changeant. Nous quittons les yeux rieurs d’Adrien et ce petit homme nous fait signe du perron. A mesure que nous nous éloignons il nous semble immense.

Adrien Courapied est décédé, le 17 juillet 2015, soit pratiquement un an jour pour jour après notre article; à Essaouira, là où il a toujours vécu, là où son coeur lui demandait de rester. Nous sommes heureux d'avoir pu le rencontrer et réaliser cette interview quand il s'agissait encore de "la mémoire vivante d'Essaouira." 

Texte Nathalie Perton
Photo Adrien Courapied devant la conserverie d'Essaouira avec son équipe. 

Nathalie PERTON
Editor Made in Essaouira
29 juillet 2014